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Portrait du mois · Théâtre & littérature

Mohya

Muḥend U Yeḥya

1er novembre 1950 — 7 décembre 2004, Paris

Théâtre kabyleAdaptationTamazightPoésieDiaspora
Portrait photographique de Mohya (Muḥend U Yeḥya), auteur et dramaturge kabyle
Mohya (Muḥend U Yeḥya). Les photographies de l'auteur sont rares : il refusait les caméras et les entrevues.

Il y a des auteurs qui écrivent pour être lus. Mohya, lui, a écrit pour que sa langue existe — et il a passé trente ans à en faire la démonstration, pièce après pièce, sans jamais accepter d'en tirer ni argent ni gloire.

Un enfant du Djurdjura, une famille des Aït Wasif

Abdellah Mohya — que l'état civil orthographie Mohia — naît le 1er novembre 1950 — le jour du déclenchement de la guerre d'indépendance, une coïncidence que ses lecteurs n'ont jamais manqué de relever.

Sa famille est originaire d'Aït Rbah, dans la commune d'Iboudraren (At Budrar), au sein de la grande tribu des Aït Wasif, sur les pentes du Djurdjura. Mais son père, tailleur de son métier, s'était installé quelques années plus tôt à Azazga, où Mohya passe une partie de son enfance avant que la famille ne s'établisse à Tizi Ouzou. La famille ne retournera jamais vivre au village.

Une note pour les puristes : les sources divergent sur son lieu de naissance exact. La notice Wikipédia indique Aïn El Hammam ; la plupart des travaux et de la presse kabyle donnent Iɛeẓẓugen (Azazga), là où son père s'était installé. Ce qui ne fait aucun doute, c'est l'origine familiale : Aït Rbah, commune d'Iboudraren.

Interne au lycée Amirouche de Tizi Ouzou, il est un élève brillant et décroche son baccalauréat de mathématiques élémentaires en 1968. Il s'inscrit à l'université d'Alger en mathématiques, et obtient sa licence en 1972.

La rencontre décisive : Mouloud Mammeri

À Alger, comme beaucoup d'anciens du lycée Amirouche avant lui, l'étudiant en mathématiques va s'asseoir dans un cours qui n'a rien à voir avec son cursus : celui de berbère dispensé par Mouloud Mammeri à la faculté des lettres.

C'est là que tout bascule. Mohya y découvre que sa langue maternelle peut être un objet d'étude, une matière écrite, un patrimoine — et non seulement une langue de maison. Il participe aussi à la troupe de théâtre Imesdurar tout en préparant un DEA de mathématiques.

« Il est entré à l'université pour devenir ingénieur. Il en est ressorti homme de théâtre. »

Il quitte l'Algérie pour la France au début des années 1970 afin de poursuivre ses études. Il ne reviendra jamais y vivre.

Paris : les premières adaptations

À Paris, Mohya rejoint le milieu militant et universitaire berbère, notamment autour du Groupe d'études berbères de l'université Paris 8 – Vincennes, dont le Bulletin d'études berbères publiera plusieurs de ses textes.

La toute première pièce qu'il s'attaque à traduire est Morts sans sépulture de Jean-Paul Sartre — un travail qu'il avait, semble-t-il, déjà entamé à Alger. Des extraits paraissent dans le Bulletin dès 1973. Avec Mumuh Loukad, il adapte ensuite La Putain respectueuse du même Sartre.

Puis vient 1974, et la pièce qui marque vraiment le début de l'œuvre : Llem-ik, ddu d uḍar-ik, adaptation de L'Exception et la Règle de Bertolt Brecht. Un opuscule d'une quarantaine de pages, publié sous la mention Tizrigin Tala (éditions Tala) — qui n'éditera jamais rien d'autre. Dans la préface en kabyle, Mohya explique pourquoi il faut publier en tamazight. Le programme des trente années suivantes tient déjà là.

Transposer, pas traduire

C'est la clé de son œuvre, et ce qui la rend encore vivante aujourd'hui.

Quand Mohya adapte Molière, ses personnages ne restent pas des bourgeois parisiens du XVIIe siècle : ils deviennent des notables de village, des taleb, des voisins de café. Tartuffe devient Si Pertuf. Le médecin de Molière devient Si Leḥlu. Le nom lui-même passe en kabyle, et avec lui tout le tissu de références.

Un spectateur d'Ath Yenni riait aux mêmes endroits qu'un spectateur du Théâtre-Français — sans forcément savoir qu'il regardait Molière. C'est exactement l'effet recherché : la pièce ne devait pas avoir l'air importée.

Les adaptations : la liste

Mohya a signé plus d'une vingtaine d'adaptations théâtrales, sans compter les nouvelles, les poèmes et les chansons. Voici les pièces principales identifiées.

Titre kabyleŒuvre d'origineAuteurAnnée
Morts sans sépulture (extraits)Morts sans sépultureJean-Paul Sartre1973
Llem-ik, ddu d uḍar-ikL'Exception et la RègleBertolt Brecht1974
Aneggaru ad d-yerr tawwurtLa DécisionBertolt Brecht
Muḥend U CaɛbanLe RessuscitéLu Xun1980
TacbaylitLa Jarre (La Giara)Luigi Pirandello1982
Muḥ TerriLa Véritable Histoire de Ah QLu Xun1983
Si PertufTartuffeMolière1984
ČaɛbibiUbu RoiAlfred Jarry1984
Si LeḥluLe Médecin malgré luiMolière1984
Am win yettraǧun RebbiEn attendant GodotSamuel Beckett1985
Si NistriLa Farce de Maître Pathelinanonyme, XVe s.
Sin-nniLes ÉmigrésSławomir Mrożek
TajajurtLa FicelleGuy de Maupassant
Muḥ n MuḥPauvre Martin (chanson)Georges Brassens
Yiwwas Muḥend U Caɛban…Memnon ou la sagesse humaineVoltaire
La Putain respectueuse (avec M. Loukad)Jean-Paul Sartre

Trois pièces sont restées à l'état de manuscrit : Les Fourberies de Scapin et Le Malade imaginaire de Molière, ainsi que Knock de Jules Romains. Mohya a également adapté des poèmes et des textes de chansons de Prévert, Vian, Béranger, Clément et Isaac Bashevis Singer. Une dizaine de ses propres nouvelles restent inédites.

Un détail qui en dit long : l'adaptation Si Leḥlu a été publiée en deux parties dans Awal, la revue d'études berbères fondée par Mouloud Mammeri — n° 2 (1986) puis n° 3 (1987). Le maître publiait l'élève, vingt ans après le cours d'Alger.

Asalu, la troupe et l'atelier

À partir de 1983, Mohya anime la troupe de théâtre d'expression kabyle Asalu. Autour d'elle se constitue un véritable atelier de traduction et d'adaptation : ce n'est plus un homme seul dans une chambre, c'est un collectif qui travaille la langue à voix haute, sur scène.

Avec Ramdane Achab, il anime aussi une feuille entièrement rédigée en kabyle, Afud ixeddamen — littéralement « le bras des travailleurs » — qu'il diffuse lui-même, de manière très restreinte. Il enseigne par ailleurs le tamazight à l'Association de Culture Berbère à Paris.

Une quinzaine de cassettes, et le refus de vendre

La diffusion de son œuvre passe surtout par l'audio : une quinzaine de cassettes, dont treize éditées par les éditions Iles, vendues en Kabylie et circulant de main en main dans la diaspora. On y entend souvent sa propre voix.

Et pourtant, Mohya était opposé à la commercialisation de ses œuvres. Son principe était simple et il ne l'a jamais renié : la culture ne s'achète pas. Il n'a pas cherché à vivre de son travail, encore moins à en tirer un statut.

Cette position explique en grande partie sa vie matérielle. Il a été veilleur de nuit dans un hôtel du 7e arrondissement de Paris. Il a tenu pendant des années un commerce d'alimentation générale. Il écrivait le reste du temps.

« Il a écrit une bibliothèque entière depuis l'arrière-boutique d'une épicerie. »

L'homme qu'on ne voit jamais

Mohya refusait les entrevues, les caméras, les hommages et les honneurs. Il n'existe presque aucune photo de lui, aucune archive filmée d'importance. Quand il préfaçait un disque, il le faisait parfois sous pseudonyme — ce fut le cas pour le premier 33 tours d'Idir, A Vava Inouva.

Cette discrétion radicale a un coût : elle explique pourquoi un auteur de cette envergure reste largement inconnu du grand public algérien et international, alors que ses répliques, elles, sont dans toutes les bouches.

Écrire pour les autres

Beaucoup de gens connaissent du Mohya sans le savoir. Il a écrit des textes de chansons pour Ferhat Mehenni, Idir, le groupe Ideflawen et Djurdjura.

Il a préfacé le recueil de chansons de Slimane Azem, Izlan, ainsi qu'un recueil de Lwennas Iflis. Sa préface au disque de Ferhat s'ouvrait sur une formule restée célèbre dans le milieu : l'esclave va chanter. Il a aussi signé un essai d'analyse linguistique et littéraire sur le syntagme yenna-yas dans le théâtre kabyle, en février 1989.

Un rôle politique, sans militantisme de tribune

Publiés dans les années 1970 et 1980, alors que la revendication identitaire amazighe était réprimée en Algérie, ses textes ont contribué à éveiller les consciences — sur la langue, sur la dignité, sur les droits.

Il n'a jamais fait de discours. Il a fait quelque chose de plus efficace : il a rendu la langue kabyle capable de porter Brecht, Sartre et Beckett. Difficile, après ça, de continuer à la considérer comme un simple dialecte.

Le retour au village

Mohya meurt d'un cancer à Paris, dans le 15e arrondissement, le 7 décembre 2004. Il avait 54 ans.

Ses proches choisissent de l'inhumer au cimetière d'Aït Rbah, dans la commune d'Iboudraren — ce village que la famille avait quitté et où il n'avait jamais vécu — entre la tombe de son père et celle de sa mère. Chaque année en décembre, on lui y rend hommage.

Il laisse une bibliothèque, une troupe, une méthode — et une preuve. Molière, Brecht, Beckett, Sartre, Pirandello, Jarry, Maupassant, Voltaire, Lu Xun, Brassens, Mrożek. Un seul homme. Une quinzaine de cassettes. Et une langue qui, depuis, sait qu'elle peut tout dire.

Par où commencer

Si vous n'avez jamais écouté Mohya, trois portes d'entrée :

  • Si Pertuf — l'adaptation la plus accessible et la plus drôle, celle qui fait rire même quand on ne connaît pas Molière.
  • Llem-ik, ddu d uḍar-ik — la première, la plus politique, la plus sèche.
  • Am win yettraǧun RebbiEn attendant Godot, pour comprendre jusqu'où il a poussé le kabyle.

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Sources

Cette fiche a été établie à partir de la notice Wikipédia consacrée à l'auteur, de l'étude de Ramdane Achab et des travaux publiés dans Études et Documents Berbères, des articles de La Dépêche de Kabylie et de Tamazgha.fr, ainsi que des travaux universitaires de l'UMMTO sur le théâtre d'expression kabyle. Les dates portant la mention « — » n'ont pas pu être vérifiées avec certitude.